Les 10 nombres et les 4 triomphes

Du mouvement de la Vie au centre de soi

Si les quatre familles nous parlent de la manière dont la Vie descend dans la matière, leur organisation semble elle aussi raconter un chemin. Chacune se déploie d’abord à travers dix cartes, de l’As au 10, puis se prolonge par quatre figures : Valet, Cavalier, Reyne et Roy.

Dix, puis quatre.
X, puis quatre étapes avant XIIII.
Et peut-être faut-il revenir à La Roue de Fortune pour comprendre ce mouvement.

La Fortune n’est pas seulement ici la chance ou la malchance telles que nous les entendons aujourd’hui. Derrière ce nom demeure l’ombre ancienne de Fortuna, la déesse romaine de ce qui advient, de ce qui nous échoit, de cette part de la Vie qui se déploie bien au-delà de notre volonté. Nous ne choisissons pas tout. Nous ne choisissons pas le lieu où nous naissons, le corps que nous recevons, les premières cartes déposées dans notre jeu. Nous ne choisissons pas toutes les rencontres, tous les départs, les pertes, les occasions, les retournements qui viennent bouleverser notre route. Quelque chose nous précède, nous traverse, nous entraîne dans son mouvement.

 

 

 

La Roue tourne. Et nous tournons avec elle.

10 la roue de fortune laurence georget

Les dix cartes numérales de chaque famille pourraient raconter les différentes manières dont une même force se déploie à l’intérieur de cette Roue. De l’As au 10, l’élément naît, s’intensifie, rencontre des résistances, se divise, se rassemble, se transforme, atteint parfois une limite avant qu’un nouveau mouvement ne devienne nécessaire. Le feu du Bâton nous traverse dans nos désirs, nos élans, notre volonté d’agir. L’eau de la Coupe nous traverse dans nos émotions, nos attachements, nos joies et nos blessures. L’air de l’Épée nous traverse dans nos pensées, nos jugements, nos conflits intérieurs, nos choix. Et la terre des Deniers recueille tout cela dans le monde concret, dans le corps, dans ce que nous possédons, construisons, perdons ou faisons naître.

Sur La Roue de Fortune, trois êtres sont pris dans son mouvement. Ils montent, dominent un instant, redescendent. Sans vouloir enfermer l’image dans une correspondance définitive, on peut y entendre quelque chose des trois premières forces que nous venons de rencontrer : le désir qui nous pousse, l’émotion qui nous emporte, la pensée qui cherche à comprendre et à gouverner. Et peut-être que la quatrième famille, celle des Deniers, est déjà là autrement : dans la Roue elle-même. Dans ce qui donne corps au mouvement. Dans cette matière circulaire qui permet à toutes ces forces de se manifester.

Mais la Roue possède un détail essentiel : son moyeu. Et ce moyeu est rouge. Au cœur de tout ce qui tourne, monte et redescend, le Tarot place donc une couleur de Vie, d’énergie et de puissance. Quelque chose est déjà là, au centre du mouvement, comme une force créatrice présente mais que nous n’habitons pas encore nécessairement en conscience. Le moyeu et la Roue ne sont pas deux réalités différentes. Ils appartiennent à une seule et même pièce. Pourtant, l’expérience que l’on fait du mouvement change radicalement selon l’endroit où l’on se situe. À la périphérie, tout va vite. Plus nous sommes éloignés du centre, plus nous sommes emportés. 

Nos désirs deviennent des injonctions.
Nos émotions nous submergent.
Nos pensées deviennent des vérités auxquelles nous obéissons.
Les événements extérieurs décident de nos états intérieurs. 

 

Nous vivons alors la Roue sans savoir que nous sommes sur la Roue. Nous voulons parce que nous désirons. Nous réagissons parce que nous ressentons. Nous croyons parce que nous pensons. Et nous confondons facilement ce qui nous traverse avec ce que nous sommes.

La roue de fortune laurence georget

Atteindre le moyeu ne signifie pourtant pas arrêter la Roue. La Vie continuera à tourner. Les événements continueront à surgir. Le désir, les émotions et les pensées continueront à nous traverser. Mais quelque chose en nous aura changé de place. Le moyeu n’échappe pas à la Roue : il est l’endroit de la Roue depuis lequel le mouvement cesse de nous emporter. Le rouge du moyeu prend alors une autre résonance : la puissance n’est pas à chercher hors du mouvement, elle est déjà en son centre. Ce qui reste à accomplir est peut-être précisément le chemin qui nous permettra de rejoindre consciemment cet endroit.

C’est peut-être là que les quatre figures prennent tout leur sens. Après les dix expériences de l’élément, quatre personnages apparaissent. La force jusque-là vécue, subie, désirée ou expérimentée rencontre progressivement une conscience capable d’entrer en relation avec elle. 

  • Le Valet apprend. Il découvre l’élément. Il s’en approche, l’observe, en pressent les possibilités. Quelque chose est là, mais doit encore être connu. Le Valet ne maîtrise rien : il entre dans l’expérience avec disponibilité.
  • Le Cavalier met en mouvement. Il expérimente la force dans l’action. Il s’élance avec elle, la porte au-dehors, risque parfois d’en être lui-même emporté. Il faut agir pour connaître réellement ce que l’on porte.
  • La Reyne intègre. Ce qui était découvert puis expérimenté trouve maintenant un espace intérieur. La force n’est plus seulement extérieure ou agissante : elle devient connaissance intime. La Reyne l’accueille, l’habite, en reconnaît la profondeur.
  • Et le Roy maîtrise. Non parce qu’il domine l’élément, mais parce qu’il n’en est plus le jouet. Il peut en disposer consciemment, l’orienter, le gouverner, en assumer la puissance et les conséquences.

Ainsi, les quatre figures pourraient raconter moins quatre degrés de pouvoir que quatre déplacements de la conscience vers le centre. Apprendre. Expérimenter. Intégrer. Gouverner. De la périphérie au moyeu.

Les figures des mineurs laurence georget

Et c’est ici que XIIII réapparaît. Entre X, La Roue de Fortune, et XIIII, Tempérance, quatre passages se sont accomplis. La Roue nous montrait les forces de la Vie en mouvement. Tempérance nous montre désormais ces mêmes forces capables de circuler autrement. Entre les deux, il a fallu rencontrer La Force, XI, découvrir ce qui nous habite sans chercher immédiatement à le dompter ; traverser Le Pendu, XII, qui suspend nos anciens réflexes et renverse le regard ; puis passer par l’Arcane sans nom, XIII, où tombent les identités, les rôles et les masques derrière lesquels nous nous étions constitués. Alors seulement quelque chose peut rejoindre le centre. Et le rouge réapparaît. Il n’est plus seulement au centre de la Roue : il fleurit maintenant au sommet de la tête de Tempérance. Là où aucune couronne ne vient plus dire qui elle est, une petite fleur rouge est en train d’éclore. Comme si la puissance contenue dans le moyeu était remontée jusqu’au niveau de la conscience. Ce qui était au centre du mouvement peut désormais être reconnu, habité, vécu « en Je ».

Tempérance semble avoir rejoint son moyeu. Elle désire encore. Elle ressent encore. Elle pense encore. Elle demeure pleinement incarnée. Mais ces forces ne la gouvernent plus de la même manière. Elles circulent. Et nous retrouvons ce que les deux vases nous avaient déjà montré : deux forces peuvent se rencontrer et faire naître une troisième ; le trois appelle ensuite le quatre, et ce qui n’existait encore qu’à l’intérieur peut enfin prendre corps. Ce fil rouge ne s’arrêtera d’ailleurs pas à Tempérance. Nous le retrouverons dans l’athanor du Diable, comme si la puissance d’abord cachée au centre de la Roue, puis devenue fleur de conscience, se révélait ensuite comme véritable puissance créatrice et transformatrice. Le moyeu, la fleur, l’athanor : trois images rouges qui semblent jalonner le travail des trois forces actives - désir, ressenti, pensée - jusqu’à ce que leur rencontre puisse engendrer une réalité nouvelle et prendre corps dans la matière.

Les dix cartes numérales pourraient ainsi raconter les mouvements de la Roue à travers chacun des éléments. Les quatre figures raconteraient la manière dont nous apprenons peu à peu à nous tenir au cœur de ce mouvement. Cesser d’en être seulement emportés. Et c’est peut-être ici que la différence entre destin et création devient plus subtile. Fortuna est une déesse, l’être humain est celui qui reçoit ce qu’elle met en mouvement. Il ne décide pas de tout ce qui lui est donné, mais il peut progressivement devenir conscient de la manière dont il le rencontre. La vraie puissance créatrice ne consiste donc peut-être pas à choisir toutes les cartes de son jeu. Elle commence lorsque nous découvrons depuis quel endroit en nous nous allons les jouer. La périphérie subit le mouvement. Le moyeu le laisse passer. Et lorsque le désir, l’émotion, la pensée et la matière peuvent enfin se rencontrer depuis ce centre, nous cessons peu à peu d’être seulement traversés par la Vie. Nous commençons à participer consciemment à ce qu’elle cherche à créer à travers nous.

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