Et sa place immédiatement après l’Arcane sans nom prend alors une importance particulière. XIII est l’arcane du dépouillement. Il défait ce à quoi nous nous étions identifiés. Il fait tomber les masques, les personnages, les fonctions, les rôles à travers lesquels nous avions fini par croire que nous savions qui nous étions. Ce qui n’est plus vivant est arraché, retourné, remis à la terre. Après XIII, quelque chose se retrouve nu.
Et c’est précisément ainsi que se présente Tempérance. Elle ne porte ni couronne, ni tiare, ni chapeau. Aucun attribut ne vient désigner son rang, son pouvoir ou sa fonction. Rien sur sa tête ne dit ce qu’elle « doit être » aux yeux du monde. Après l’effondrement des identités de XIII, elle n’a plus besoin d’un signe extérieur pour affirmer sa souveraineté.
Sa souveraineté pourrait être celle d’un « Je ». Non plus le « je » construit par les rôles, les appartenances ou les représentations, mais celui qui demeure lorsque les masques sont tombés. Elle n’a plus à montrer qui elle est.
Elle est.
Et pourtant, quelque chose apparaît précisément à l’endroit où une couronne aurait pu se dresser : une petite fleur rouge dans ses cheveux. Sa position me semble essentielle. Elle se situe au sommet de la tête, dans une zone que l’on peut symboliquement rapprocher du coronal. Mais à la place d’une couronne fabriquée, imposée ou héritée, nous trouvons une fleur : quelque chose de vivant, qui pousse de l’intérieur. Et cette fleur est rouge. Le rouge est la couleur de la Vie en mouvement, de ce qui s’anime, de ce qui cherche à se manifester. La fleur n’est pas seulement un ornement : elle peut être regardée comme ce qui est en train d’éclore. Après XIII, la tête n’est donc pas recouverte d’une nouvelle identité. Elle fleurit. La véritable couronne de Tempérance pourrait être là : non dans un attribut de souveraineté posé sur elle, mais dans une conscience qui s’ouvre de l’intérieur.
Ses ailes renforcent encore cette idée. Elles ne sont ni blanches, ni dorées, ni éthérées. Elles sont couleur chair. Ce détail est troublant. Tempérance est un ange, mais cet ange porte la couleur du corps humain. Le céleste n’est plus présenté comme quelque chose qui s’opposerait à la chair ou chercherait à s’en libérer. Au contraire : il semble avoir pris chair. L’ange pourrait alors s’entendre autrement : « en Je ». Non pas une puissance extérieure qui descendrait vers l’être humain, mais une dimension de l’être qui devient accessible lorsque le sujet cesse de se confondre avec ses masques. Quelque chose de plus vaste peut alors habiter le Je sans l’abolir.