Quatre familles de 14 arcanes mineurs

La parenté des éléments

Dans l’univers du Tarot de Marseille, les arcanes mineurs ne sont pas des figures secondaires. Ils en sont la trame vivante, les chemins par lesquels les grandes forces du Tarot se mêlent à l’expérience quotidienne. Ils racontent le souffle, l’énergie, la Vie qui descend dans la matière, le mouvement intérieur qui prend corps dans nos gestes, nos relations, nos pensées et nos choix. Chacune des quatre familles rassemble quatorze arcanes et déploie une manière particulière d’habiter le monde. Le Bâton, la Coupe, l’Épée et les Deniers ne racontent pas quatre réalités séparées, mais quatre dimensions d’une même expérience.

Le Bâton porte le feu : l’élan, le désir, la volonté, l’action, la puissance créatrice.
La Coupe reçoit l’eau : le sentiment, le lien, l’intuition, la vie affective.
L’Épée appartient à l’air : la pensée, le discernement, la parole, la capacité de choisir.
Les Deniers s’enracinent dans la terre : le corps, la matière, les ressources, tout ce qui demande à prendre forme.

Nous portons ces quatre éléments en nous. Ils ne vivent jamais séparément. Ils se répondent, se nourrissent, parfois se heurtent, mais surtout se transforment les uns au contact des autres. Un désir éveille une émotion ; une émotion nourrit ou bouleverse la pensée ; la pensée donne une direction à ce qui nous traverse ; et ce mouvement intérieur cherche tôt ou tard une forme dans laquelle s’incarner.

 

 

 

C’est peut-être ce que nous montre silencieusement Tempérance, l’arcane XIIII.

Temperance parente elements tarot de marseille

Dans l’image, ce qui circule entre les deux vases ne semble pas simplement passer de l’un à l’autre. Deux filets quittent le vase rouge et rejoignent le vase bleu, tandis que trois semblent désormais en émerger. Quelque chose s’est produit au cours du passage. Ce qui ressort n’est plus tout à fait ce qui est entré. Un et un ne font plus seulement deux : de leur rencontre naît un troisième terme.

Il ne s’agit pas d’additionner ces forces, mais de comprendre que leur mise en relation peut engendrer quelque chose qui n’existait dans aucune d’elles séparément. Le désir, la volonté, l’élan du Bâton rencontrent la sensibilité, le ressenti, la capacité d’accueil de la Coupe. De cette alliance peut naître une conscience nouvelle : une pensée qui distingue, relie, comprend et choisit, l’Épée.

Mais le trois ne constitue pas encore l’aboutissement du mouvement. Le trois appelle le quatre. Car ce qui a été désiré, éprouvé puis conscientisé demande encore à devenir réel. Il lui faut un corps, une forme, un lieu où prendre consistance. C’est là que les Deniers entrent en scène : la matière recueille ce qui s’est élaboré intérieurement et lui permet de s’incarner.

Le mouvement pourrait ainsi se lire comme une dynamique de création :

1 + 1 ne font plus 2, mais donnent naissance à 3 ; et le 3, à son tour, engendre le 4. La rencontre produit quelque chose de nouveau. Ce nouveau devient conscient. Puis cette conscience descend dans la matière et devient expérience vécue.

 

 

 

Tempérance elle-même semble être le lieu de cette alchimie. 

Arcane sans nom temperance laurence georget

Et sa place immédiatement après l’Arcane sans nom prend alors une importance particulière. XIII est l’arcane du dépouillement. Il défait ce à quoi nous nous étions identifiés. Il fait tomber les masques, les personnages, les fonctions, les rôles à travers lesquels nous avions fini par croire que nous savions qui nous étions. Ce qui n’est plus vivant est arraché, retourné, remis à la terre. Après XIII, quelque chose se retrouve nu. 

Et c’est précisément ainsi que se présente Tempérance. Elle ne porte ni couronne, ni tiare, ni chapeau. Aucun attribut ne vient désigner son rang, son pouvoir ou sa fonction. Rien sur sa tête ne dit ce qu’elle « doit être » aux yeux du monde. Après l’effondrement des identités de XIII, elle n’a plus besoin d’un signe extérieur pour affirmer sa souveraineté.

Sa souveraineté pourrait être celle d’un « Je ». Non plus le « je » construit par les rôles, les appartenances ou les représentations, mais celui qui demeure lorsque les masques sont tombés. Elle n’a plus à montrer qui elle est.

Elle est.

Et pourtant, quelque chose apparaît précisément à l’endroit où une couronne aurait pu se dresser : une petite fleur rouge dans ses cheveux. Sa position me semble essentielle. Elle se situe au sommet de la tête, dans une zone que l’on peut symboliquement rapprocher du coronal. Mais à la place d’une couronne fabriquée, imposée ou héritée, nous trouvons une fleur : quelque chose de vivant, qui pousse de l’intérieur. Et cette fleur est rouge. Le rouge est la couleur de la Vie en mouvement, de ce qui s’anime, de ce qui cherche à se manifester. La fleur n’est pas seulement un ornement : elle peut être regardée comme ce qui est en train d’éclore. Après XIII, la tête n’est donc pas recouverte d’une nouvelle identité. Elle fleurit. La véritable couronne de Tempérance pourrait être là : non dans un attribut de souveraineté posé sur elle, mais dans une conscience qui s’ouvre de l’intérieur.

Ses ailes renforcent encore cette idée. Elles ne sont ni blanches, ni dorées, ni éthérées. Elles sont couleur chair. Ce détail est troublant. Tempérance est un ange, mais cet ange porte la couleur du corps humain. Le céleste n’est plus présenté comme quelque chose qui s’opposerait à la chair ou chercherait à s’en libérer. Au contraire : il semble avoir pris chair. L’ange pourrait alors s’entendre autrement : « en Je ». Non pas une puissance extérieure qui descendrait vers l’être humain, mais une dimension de l’être qui devient accessible lorsque le sujet cesse de se confondre avec ses masques. Quelque chose de plus vaste peut alors habiter le Je sans l’abolir.

 

 

 

L’esprit ne fuit plus la matière :   il l’habite.

Temperance laurence georget

Et nous retrouvons les quatre familles.

Le Bâton met en mouvement.
La Coupe reçoit et éprouve.
L’Épée conscientise et donne une direction.
Les Deniers incarnent et donnent une forme.

Tempérance ne règne donc pas au-dessus de ces quatre forces. Elle est peut-être ce qui permet leur circulation et leur engendrement.

Deux deviennent trois.
Trois devient quatre.
Et le quatre donne corps au vivant.

Ce qui passe entre les deux vases raconte alors bien davantage qu’une recherche d’équilibre. Il pourrait être l’image même de la transformation : deux réalités entrent en relation et, parce qu’elles acceptent de se rencontrer véritablement, une troisième réalité apparaît. Celle-ci pourra ensuite descendre dans la matière et devenir une quatrième dimension : une création, un acte, une relation, une parole, une manière nouvelle d’exister.

Cette lecture donne également une résonance particulière au nombre de cartes qui composent chaque famille des mineurs.

Quatorze Bâtons.
Quatorze Coupes.
Quatorze Épées.
Quatorze Deniers.

Et, parmi les arcanes majeurs : Tempérance, XIIII.

Non comme une correspondance qu’il faudrait imposer au Tarot, mais comme une parenté symbolique qui mérite d’être entendue.

Car derrière les quatre familles se dessine justement une même parenté. Chacune possède son langage, son rythme, sa fonction et sa manière de se manifester en nous, mais aucune n’existe réellement sans les autres. Toutes participent à un seul mouvement : celui du vivant qui désire, ressent, pense et s’incarne.

As mineurs laurence georget

Et jusque dans ce mot, parenté, Tempérance semble discrètement faire entendre son initiale : ce T singulier qui ouvre son nom. Un nom lui-même étrange parmi les majeurs puisqu’il s’avance sans article. Elle n’est ni Le ni La. Elle n’est précédée d’aucun déterminant qui viendrait déjà la définir. Elle est simplement Tempérance. Comme si, après le dépouillement de XIII, il n’était justement plus question d’être défini par ce que l’on représente. Tempérance pourrait alors être regardée non comme la gardienne des quatre familles, mais comme le principe vivant de leur parenté : ce souffle qui passe de l’une à l’autre, les met en relation, les transforme et permet à ce qui n’existait encore qu’à l’état de possibilité de devenir peu à peu une réalité incarnée.

Mais l’alchimie ne s’arrête peut-être pas là. Tempérance met les éléments en relation. Elle fait circuler, mélange, transforme. Par elle, le désir, le sentiment, la pensée et la matière cessent d’être quatre mondes séparés. Avec Le Diable, XV, ce qui circulait devient alors puissance disponible. Et la fleur rouge qui éclôt au niveau coronal de Tempérance semble déjà l’annoncer : ce même rouge que nous retrouverons dans l’athanor. La conscience qui s’éveille découvre peu à peu son propre pouvoir créateur. Les quatre dimensions ne sont plus seulement vécues : elles deviennent des forces dont l’être humain doit désormais répondre.

Maintenant que je découvre la puissance dont je dispose, qu’est-ce que j’en fais ?

Que vais-je faire de ce qui m’habite ?

Et finalement, c’est peut-être cela que racontent les arcanes mineurs : la manière dont la Vie prend forme en nous et à travers nous, et la responsabilité qui naît lorsque nous prenons conscience du pouvoir que nous avons de lui donner forme.

Temperance le diable laurence georget
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